
« La Bourse n’est pas un terrain de foot »Â
A la lecture de cette article, on peut prendre peur. La cotation des clubs de football en bourse, dictée par Bruxelles et le lobbying d’un homme.Â
Pour l’économiste Jean-François Bourg, le projet de loi sur l’accès des clubs à la Bourse, présenté ce matin par Jean-François Lamour, va à contre-courant du contexte sportif.
Jean-François Lamour se dérobe. Évitant l’épreuve de force avec Bruxelles, le ministre des Sports cède aux injonctions de libéralisation en présentant ce matin en Conseil des ministres son projet de loi permettant aux clubs professionnels d’entrer en Bourse afin d’y lever des fonds. Si les présidents des écuries de Ligue 1 applaudissent des deux mains, Jean-François Bourg, chercheur au Centre de droit et d’économie du sport de Limoges, nous explique que le sport français fait fausse route.
Le projet de loi survient moins d’un an après les injonctions de Bruxelles. Cette rapidité vous surprend-elle ?
En France, ce projet ne peut concerner qu’un club sur les 120 000 existants : l’Olympique lyonnais. La Bourse n’est pas un terrain de foot.
Dans ce projet, le ministre des Sports a enlevé la propriété des stades comme condition à l’entrée en Bourse. Que pensez-vous de ce dernier garde-fou qui a sauté ?
Jean-François Bourg. Le ministre est philosophiquement contre la cotation des clubs. C’est contre son gré qu’il ouvre la porte. Il répond aux injonctions de Bruxelles. Mais il ne règle pas le problème de fond qui est celui des stades. Comme en Allemagne pour la dernière Coupe du monde, les stades français doivent eux aussi être rénovés grâce à un partenariat public-privé. Il faut améliorer le confort des spectateurs, mais aussi permettre aux clubs de diversifier leurs ressources. Ces stades appartiennent aux collectivités locales. Or les clubs sont des structures de droit privé. Cela suppose de régler la question juridique de la propriété de ces stades. Avec ce projet de loi, on fait une toute petite partie du chemin en permettant aux clubs de construire leur enceinte. Mais seul Lyon peut le faire. Les autres n’en ont pas les moyens. Des solutions intermédiaires doivent être trouvées. Les baux emphytéotiques (concession à long terme) en sont une. Le contribuable demeure propriétaire, mais les clubs peuvent inscrire le stade à leurs actifs et investir pour l’améliorer. Ce n’est pas par la libéralisation que l’on réglera le problème du foot en France, mais au contraire par plus de régularisation.
Quel bilan peut-on tirer des expériences d’entrée en Bourse des clubs ?
Jean-François Bourg. Sur 42 clubs cotés dans huit pays d’Europe, moins de 10 % présentent aujourd’hui un cours supérieur à celui lors de leur introduction sur le marché. Si trente-huit ont fait appel à l’épargne publique entre 1983 et 2000, seuls quatre ont fait ce choix entre 2000 et aujourd’hui. Le projet de loi présenté arrive à contre-courant. Même en Amérique du Nord, où le marché est une religion, seules trois franchises sur cent vingt ont intégré la Bourse. Et encore sur des marchés secondaires. Le modèle économique des clubs européens n’est pas attractif pour les marchés, car ils dépendent trop des droits versés par les télévisions, 60 % des revenus des équipes françaises viennent de cette source. Avec la fusion Canal Plus-TPS, ces droits risquent de chuter. D’autre part, il y a une absence de maîtrise des charges salariales. Les salaires des joueurs ont augmenté de 10 % à 20 % chaque année depuis l’arrêt Bosman (1995). 80 % du budget des clubs sont dévolus aux charges salariales. De plus, l’économie des clubs dépend trop des résultats sportifs. Une relégation en division inférieure a une grande influence sur le cours des actions. Alors que les marchés préfèrent le moyen ou long terme, le sport n’offre qu’une visibilité sur une saison. Enfin, les investisseurs n’aiment pas mettre leurs capitaux dans un secteur où d’autres peuvent les capter. Depuis l’arrêt Bosman, l’argent ne circule plus entre clubs. Il va vers les joueurs et leurs agents. Il sort ainsi du circuit. D’où des variations importantes de cours. À Manchester United, par exemple, chaque rumeur de transfert de David Beckham faisait grimper l’action, car cela impliquait la disparition d’un gros salaire. Le marché n’aime pas non plus les trophées, car ils impliquent la distribution de primes aux joueurs. Autant de dividendes perdus.
À qui la loi profitera-t-elle en France ?
Jean-François Bourg. Cette loi est faite pour Lyon. Les autres ne remplissent pas les conditions, car l’entrée en Bourse implique la présentation de trois bilans financiers annuels positifs et consécutifs. Déjà dominant en France, l’OL va trouver là de nouveaux moyens qui vont encore plus désarticuler le championnat. Le président du club, Jean-Michel Aulas, a été le chef de file de l’entrée en Bourse.
Entretien réalisé par Stéphane Guérard
l’intégralité de l’article
http://www.humanite.fr/journal/2006-09-21/2006-09-21-837085
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