La lettre de Michel Platini

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Des dizaines de millions de citoyens européens vivent au quotidien la passion du football, sur le terrain, dans les tribunes des stades ou devant leur petit écran. Au moment où l’Europe cherche à se définir, à s’unir et à se retrouver autour de valeurs que nous voulons communes, rien ne l’aide plus que son amour pour notre sport.

Combien d’enfants ont commencé à trouver de nouvelles racines dans un pays d’accueil sur un terrain de football bien avant de – s’asseoir sur les bancs de l’école ? Des – centaines

de – milliers, et vous en êtes conscients.

Les valeurs défendues par le football sont un facteur puissant d’intégration – sociale et d’éducation civique. La lutte contre la – violence, contre le racisme et les discriminations, et le combat contre le dopage et en – faveur du – fair-play placent notre sport à l’avant-garde des efforts pour créer une conscience – européenne rayonnante.

Pourtant une grave menace plane sur le développement du football européen : l’omniprésence néfaste de l’argent.

Notre but n’est pas de nous réfugier dans un romantisme suranné et élitiste où le sport ne serait vécu que comme une pratique esthétisante et abstraite sans rapport avec la vie de tous les jours.

L’argent a toujours été dans le sport, et le professionnalisme fait partie du football depuis cent cinquante ans. Mais l’argent n’a jamais été le but ultime du football, gagner des trophées restant l’objectif principal. Pour la première fois, on risque aujourd’hui d’entrer dans une ère où seul le profit financier permettra de mesurer le succès sportif.

Il est grave de constater que cette perversion des valeurs sportives ne suscite pas de réponse adéquate de nos institutions européennes, qui refusent obstinément de reconnaître la spécificité du sport et la nécessité des règles sportives qui assurent l’équité et l’équilibre des compétitions. Les traités européens étant muets sur ces sujets, toute règle sportive tend à être examinée à travers le prisme déformant et grossier des règles européennes sur la concurrence.

L’Europe veut-elle vraiment réduire le sport à une simple et triste transaction commerciale unidimensionnelle ? N’y a-t-il pas lieu de le traiter au niveau européen de façon circonstanciée, en tenant compte de ses aspects singuliers et essentiels qui le distinguent fondamentalement de tout autre secteur d’activités ou de services ?

Alors que l’exception culturelle est aujourd’hui acceptée et défendue, la spécificité sportive qui est fondée sur une structure pyramidale de gouvernance démocratique et un dialogue social dynamique entre employeurs et employés, dialogue qui se développe en Europe sous l’égide de l’UEFA, n’est pas protégée.

Un nouveau traité doit réformer l’administration des institutions européennes, un article y est prévu qui élargit les compétences de la Commission européenne en matière sportive tout en reconnaissant du bout de la plume un embryon de spécificité sportive.

Cet article ne va malheureusement pas assez loin pour protéger le football d’un mercantilisme effréné qui l’assaille de toutes parts. Des millions d’amoureux du football dont je me fais l’interprète interpellent l’Europe pour qu’elle fasse plus pour défendre notre football et le modèle sportif européen, fondé sur la solidarité sociale et financière entre riches et pauvres, seule garantie des valeurs que nous chérissons.

Le Parlement européen s’est déjà exprimé dans ce sens à travers le rapport Belet, en mars 2007. Ce rapport faisait écho à la déclaration du Conseil européen de Nice de 2000. Ces déclarations émanant des organes les plus représentatifs de la volonté démocratique européenne sont restées lettre morte et ne sont pas reprises dans le récent livre blanc frileux produit par la Commission, en juillet dernier.

Vous seuls, chefs d’État et de gouvernement, avez le pouvoir de renforcer la spécificité sportive dans le traité de – réforme.

Votre engagement personnel auprès de vos responsables du sport et des affaires européennes peut seul garantir la présence d’un article consacrant la spécificité et l’autonomie des règles sportives dans le traité de réforme.

Si je m’adresse aujourd’hui à tous les chefs d’État et de gouvernement, c’est parce que vous représentez le dernier espoir pour un avenir sain et équilibré du football européen. Je sais que vous êtes sensibles au problème et que vous comprenez combien ce sujet est important pour des dizaines de millions de nos concitoyens européens.

Reprenez donc le flambeau de l’espoir et – redonnez aux valeurs sportives leur juste priorité. Laissez la glorieuse incertitude du sport prévaloir sur les certitudes moroses de l’argent.

Le football unifie et transcende l’Europe, l’Europe se doit d’aider le football.

Source l’humanité